LES YEUX

1.
Un jour, quand j’ai ete encore tout petit, je me suis reveille aveugle. Je n’ai pas eu peur, j’ai juste commence a tatonner autour de moi. Et tout d’un coup, en touchant quelque chose de pointu je me suis coupe. J’avais mal et j’ai commence a appeler doucement « Maman, maman ! » et ensuite un peu plus fort « Maman, maman ! ». Meme si elle etait loin, ma maman m’a entendu et elle a accouru vers moi. Dans les mains elle avait une bassine de confiture brulante qu’elle venait d’enlever de la cuisiniere. Elle s’est approchee de moi et tout de suite compris ce que j’avais. Comme elle avait la bassine dans ses mains, elle s’est penchee vers moi et a commence a mordre les morceaux de taie sur mes yeux. Mais elle n’y arrivait pas. Elle s’est penchee plus bas et encore plus bas. Et tout d’un coup maman a penche la bassine et a renverse la confiture sur mes pieds. J’ai hurle tres tres fort de douleur et j’ai retrouve la vue.

2.
Un jour, en 1981, quand j’ai ete etudiant, j’ai ete amoureux d’une fille. Son odeur me troublait et je voulais tout le temps rester a cote d’elle. Un soir j’ai ete chez elle, ses parents etaient en train de regarder la tele dans la piece a cote. Assis, je l’attendais. Et la elle est rentree dans la chambre toute nue – peut etre elle a voulu m’etonner en se montrant. Et moi, je suis devenu aveugle a ce moment la – a l’epoque je perdais souvent ma vue, jusqu’a plusieurs fois par jour. Je sentais son odeur et je savais qu’elle etait quelque part a cote, sans cependant savoir ou exactement. Assis sur le bord du canape j’ai commence a embrasser l’air autour de moi. Juste comme ca, au hasard, juste pour ne pas la vexer. Mais elle m’en a beaucoup voulu, - elle a du penser que j’etais un con. Et elle est tombee amoureuse d’un autre jeune homme, qui savait se servir de ses yeux. Et moi, des que j’etais sorti de chez elle, j’ai retrouve ma vue. Je marchais dans la rue - et cette histoire c’etait au printemps au printemps - et j’ai vu une branche cassee sur la route. Une tres tres belle branche, couverte de feuilles et de fleurs. Je venais juste de penser : « Voila une branche abandonnee et qu’est-ce qu’elle est belle, comme une jeune fille », que la branche me repondait « Je suis une fille, mais seulement je suis ensorcelee. Si tu m’embrasses, je serai ta femme». Et j’ai commence a l’embrasser sur ses fleurs. Et ensuite elle m’a dit : « autant de fois que tu m’as embrasse, autant d’enfants on aura ». Et moi, je ne me souviens pas combien de fois je l’ai embrassee : deux, trois – ou peut etre quatre ?

3. Un jour quelqu’un dans la rue m’a jete le mauvais sort (en tout cas c’est comme cela qu’on m’a explique cette histoire plus tard). En rentrant chez moi, je suis alle me coucher. La nuit j’ai eu un acces de fievre. Je me suis reveille parce que j’avais des demangeaisons dans tout mon corps. J’ai decouvert que j’ai ete couvert d’enormes cloques qui gonflaient de plus en plus. Il y en avait des dizaines et dans des endroits assez inattendus. Ils etaient partout, sur les talons, dans l’entrejambe, sur le cou, le dos, les joues et meme sur les lobes des oreilles. J’avais peur de les toucher parce que je sentais comment bougeait le pus sous une fine couche de peau. A l’epoque je louais un appartement sans telephone. Il ne me restait qu’une chose. Je me suis precipite vers la porte d’entree pour appeler au secours. Mais a cause de ce mouvement brusque, les cloques ont commence a eclater. Et je me suis evanoui. Mais avant j’ai ete aveugle par une vague de lumiere intense qui s’est deferlee sur moi. Quand j’ai retrouve la conscience, j’ai tout compris. J’ai compris que j’avais retrouve ma vue. Que mes yeux se sont ouverts – des dizaines d’yeux. Oui, ce n’etaient pas des cloques, c’etaient des yeux. Tout mon corps est devenu capable de voir. Je voyais tout par mon corps. Je voyais tout ce qui se passait derriere les murs, au-dessous et au-dessus de moi. Je pouvais observer le mouvements des minuscules particules de poussieres. Ces yeux-la voyaient tout. Et le plus important etait que j’assimilais rapidement toute cette abondance d’information. Je sentais ma conscience s’elargir. J’ai compris que je ne voulais plus voler, je ne voulais plus avoir de femme ou etre un poete celebre. Je ne voulais plus rien - parce que j’avais tout. Je voyais. J’ai vecu dans cet etat plusieurs jours. Et un jour je me suis souvenu d’un petit detail. Je crois que je devais passer un coup de fil. Je me suis dirige vers la porte d’un pas decide. Et sur le seuil j’ai realise que j’etais totalement nu. Ma nudite pourrait gener n’importe qui. Ses yeux innombrables n’y avaient rien a voir. Je suis retourne dans ma chambre. J’ai d’abord mis un calecon, ensuite un tee-shirt, ensuite j’ai enfile mon pantalon, - chaussettes, chemise et veste. Mais de toute facon certaines parties de mon corps n’etaient pas couvertes et on pouvait toujours voir ses innombrables yeux clignoter. J’ai mis des gants, un chapeau, noue une echarpe autour du cou. Et, qu’il advienne ce qui doit advenir, j’ai fait un pas en direction de la porte. Et la, ….. je me suis de nouveau evanoui. Il m’est arrive une espece d’etouffement. Bien sur, c’etait pour la premiere fois que j’avais autant d’yeux ! J’ai couvert tous mes yeux et donc, - je leur ai coupe l’oxygene. Mon pas en direction de la porte est bien la derniere chose que je me rappelle. Ensuite, il y avait l’hopital, des perfusions incessantes, des pansements. Un diagnostic a la con. En resultat, personne n’a rien compris et j’ai retrouve ma vie habituelle. En gros, tout a retrouve son cours normal. Mais depuis, je ne peux plus me regarder dans un miroir. Plus generalement, je ne peux plus voir un corps nu. J’ai l’impression que ce n’est pas moi qui regarde le corps, mais que c’est lui qui me regarde. Et qu’il me voit tout entier, qu’il voit que je suis un traitre.

4.
Un jour j’ai decouvert un chien mourant. Il a ete ecrase par une voiture. Le chien me regardait. Je me suis penche vers lui et lui ai chuchote : « Je voudrais tellement t’aimer, mais tu es tellement estropie. Tes entrailles sont eparpillees partout dans la rue. J’ai peur de devenir aveugle de degout ». Et le chien m’ a repondu : « Regarde-moi dans les yeux. Et tu ne verras plus jamais rien et tu ne deviendras plus jamais aveugle. Parce que mes yeux, ce sont tes yeux. Ces yeux avec lesquels tu as regarde une etudiante nue. Les yeux pleins de larmes et de gratitudes ».

Traduit du russe par Ioulia Shukan