En foret. Dmitri Strotsev / Elena Frolova

Ces deux-la se sont rencontres en 1987 pres de Vilnius, en foret justement. Dmitri vient de Minsk, Elena vit a Moscou. Il est bielorussien, elle russe. Tous deux sont russophones. Elle met en musique et interprete les vers de Brodsky, Tsvetaeva, ceux qu’elle a elle-meme composes et ceux de Strotsev. Lui est l’auteur de quatre recueils de poesie dont il donne des lectures dans des villes de Bielorussie et d’ailleurs. Il a approche l’art video, organise des festivals et edite des poetes contemporains en Bielorussie, sans passer par les circuits officiels. Ensemble, Elena et Dmitri ont sorti un double CD.

Dans le cadre du festival « En attendant la Bielorussie… » de Clermont-Ferrand (printemps 2003), c’est egalement ensemble qu’ils ont donne un spectacle, deux soirs consecutifs, dans la foret de la Chataigneraie, a Beaumont, hors les murs d’une salle de concert, en pleine nature, a ciel ouvert. Le public au rendez-vous y accede en empruntant un sentier et se retrouve dans un ecrin de verdure, face a une grotte. A terre s’elevent de petites torches. Nous sommes a la tombee de la nuit, a l’oree du bois.

Dmitri ne tarde pas a entonner sa poesie. Sa declamation est inattendue, imprevisible. Invocations, sons et souffles s’y melent. Sans emphase, il etire les syllabes. Son vers est une sorte de rumination, puis il se prend soudain a jaillir et fuser. Le poete est extravagant et eclatant. Son langage poetique ne va pas sans une gestuelle particuliere et s’accompagne de mouvements saccades. Dmitri alterne vivacite proche de l’absurde et douceur, ou le mot est une priere qui nous enveloppe. Il fait des bonds et des moulinets avec ses bras, ses gestes sont tantot chaloupes, tantot discordants, d’amplitude variable. Ceci participe de ce qu’Elena elle-meme appelle la « declamation-chanson-gesticulation » de Dmitri. Tout a la fois ludique et lyrique, il a l’air de piloter un avion et d’effectuer des figures acrobatiques. Ses inflexions de voix sont en effet de l’ordre de la voltige aerienne : loopings, vols piques, virages et vrilles. Face a cette vision hallucinee et deroutante, les spectateurs sont bouche bee. Pour reprendre la formule de Khlebnikov, poete russe futuriste auquel il se refere, Dmitri serait un personnage qui « se produirait sur les planches du mot ». C’est en effet une voix agissante qui nous est donnee a entendre. Bruno Boussagol, a qui l’on doit l’idee et la mise en scene de ce spectacle, intervient de temps a autre, pour lire quelques traductions en francais, a l’abri des regards… Toutefois, l’acoustique du russe rend epineuse et fatalement imparfaite toute traduction. Les mots resonnent donc aux oreilles des spectateurs, sans qu’ils en percent le sens. Et pourtant, par dela ces memes mots, ils semblent penetrer quelque chose de plus essentiel.

A la voix parlee se mele bientot la voix chantee, non seulement celle de Dmitri, mais aussi celle d’Elena Frolova. Elena chante a capella. Douceur et force emanent de la jeune femme. La perception qu’elle a de la poesie de Strotsev lui est tres personnelle et ne ressemble guere a la facon que Dmitri a de s’entendre. Nous sont donc presentees deux intonations, deux facons de faire vibrer les mots, comme si les deux complices etaient pourvus d’oreilles differentes. Si le chant d’Elena est la promesse du sens, la declamation de Dmitri consacre sa dissolution.

Entre le chant et la declamation, le danseur et choregraphe Michel Gerardin execute une danse muette sur le talus, entre les branchages.
Assis sur leurs chaises, en tailleur sur des pierres ou a meme le sol, les spectateurs ecoutent et se sourient. Ils se retrouvent soudain emoustilles par la distribution de petits verres de vodka, alors que Dmitri et Elena chantent en bielorussien, s’attaquant au repertoire semillant des campagnes.

Le spectacle fait aussi la part belle a l’imprevu. Au premier soir, on entend des oiseaux pepier et, au loin dans la montagne, les rires d’un groupe de jeunes gens en ribote. Dmitri avale malencontreusement un eclat de pierre volcanique… Le poete semble sur le moment un rien ebranle et retient sa respiration, mais il n’en est que plus emouvant. Ayant absorbe un morceau de mineral, le Bielorussien se pretend desormais un peu Auvergnat. Ainsi, le lien entre Minsk et Clermont-Ferrand est dorenavant organique… Le lendemain soir, la pluie est au rendez-vous. « Nous avons reuni les 4 elements », observera Dmitri. Les spectateurs ne regimbent pas, ils demeurent sereins. Elena depose sa veste sur le dos de Michel etendu sur le sol. Ce geste devoile le lien existant entre les artistes. Ils se tiennent mutuellement, solidaires les uns des autres, sans qu’il y ait telescopage, chacun restant tres individualise et s’effacant devant le travail de l’autre. Cette complementarite est la preuve du bien-fonde de leur rencontre clermontoise et de ce projet commun franco-russo-bielorussien. La jonction entre leurs arts s’opere naturellement et permet un decloisonnement des disciplines et des cultures.

Avec les oiseaux, la pluie, le coucher du soleil, puis les etoiles et la lune, le spectacle consacre aussi une sorte de passage d’un etat a un autre. De cette facon, il est l’illustration des idees de Dmitri, convaincu que la poesie, ce n’est pas tant un ensemble de mots qu’une maniere de fixer un etat. Et Elena d’ajouter que l’etat suscite par les vers de Dmitri est un etat d’apesanteur… A la fin de ce tour de chant, de danse et de poesie, les artistes se refugient dans la grotte et en sortent pour saluer, « faute de coulisses », comme le fait remarquer Bruno Boussagol.

Grace a ces deux soirs, la poesie contemporaine a ete mise a l'epreuve de la parole, de la declamation, du chant et de la danse contemporaine. Les differentes disciplines artistiques s'imbriquent et se fascinent et la frontiere entre elles n’en est que plus trouble. Le spectacle est donc dans la continuite de la reflexion de Dmitri Strotsev qui soutient que la poesie est un art syncretique. Quant aux spectateurs, ils ont pu decouvrir des artistes tres differents, aux activites, aux sensibilites, a l’univers distincts, reunis en un meme endroit, autour d’un meme projet, a la faveur du festival « En attendant la Bielorussie… ». En somme, ils ont ainsi eu le plaisir d’assister a une belle rencontre.

Eve Sorin

Article paru dans Perspectives Bielorussiennes, n°30 de juin 2003